Les champs de la Shoah. L’extermination des Juifs en Union soviétique occupée. 1941-1944. Entretien avec Marie Moutier-Bitan.

Entre 2 et 2,5 millions de Juifs furent assassinés sur les territoires soviétiques entre 1941 et 1945. Cela représente environ le tiers des victimes de la Shoah. Ce qui est appelé la « Shoah par balle » (Marie Moutier-Bitan n’emploie cependant pas ce terme dans son ouvrage nous en reparlerons plus tard) demeure néanmoins peu connu du grand public, si ce n’est dans ses grandes lignes.  Ce livre, fruit de près de dix d’années de travail entre archives et milliers de kilomètres parcourus en Allemagne et en Europe de l’est propose une synthèse remarquable de ce que fut cette extermination. De son administration à sa mise en œuvre sur tout le front de l’est, de la vie dans les ghettos à l’apparition des camions à gaz, le livre retrace chronologiquement et de manière très précises les étapes successives de ce pan de la Shoah.

L’auteure fait aussi le point sur la situation des populations juives au sein de l’empire Russe puis de l’Union soviétique avant le déclenchement de l’Opération Barbarossa le 22 juin 1941. Cette partie du livre est très intéressante et permet, encore plus, d’ancrer la lecture dans un quotidien et une forme de proximité. Cette sensation de proximité avec les faits demeure incontestablement la force de cet ouvrage.

Je ne vais pas entrer dans le détail du livre et vous en faire un résumé, celui de l’éditeur étant déjà très parlant. Le voici :

À la veille de l’invasion allemande du 22 juin 1941, l’Union soviétique comptait environ 5 millions d’habitants juifs, dont plus de 2 millions furent victimes de la politique génocidaire nazie. La plupart d’entre eux furent fusillés au bord de fosses, tandis que d’autres périrent de la faim, du froid, du typhus ou asphyxiés dans des camions à gaz. Ce génocide sur les terres de l’Est se distingua par le fait que les bourreaux allèrent aux victimes, les principales unités responsables des massacres – Einsatzgruppen, bataillons de police, Waffen-SS, Wehrmacht – étant mobiles. Cette histoire s’ancre dans un territoire, un quotidien, une proximité. De la forêt de Ponary au ravin de Babi Yar, de la plage de Šķēde aux tranchées antichars de Moguilev, les campagnes soviétiques devinrent un vaste cimetière.

Disons-le tout de suite, je trouve cet ouvrage brillant. Fin de l’article. Non, plus sérieusement. Au-delà d’une relation très précise des faits et qui montre bien, s’il le fallait, la somme de travail fournie par Marie Moutier-Bitan, nous avons là une histoire à hauteur d’hommes, sur les lieux mêmes des massacres. Le titre de l’ouvrage est criant à cet égard. L’histoire est ici ancrée dans un territoire, un paysage, à un moment donné. Une certaine proximité s’installe rapidement grâce aux nombreux témoignages et récits de victimes, de bourreaux ou de témoins directs et indirects ainsi que par les descriptions des lieux dans lesquels les massacres eurent lieu. C’est à souligner aussi, l’ouvrage se montre très agréable à lire.

Un petit mot à propos de l’auteure avant de passer à l’entretien. Marie Moutier-Bitan est doctorante en histoire contemporaine et responsable des archives de l’association Yahad-in Unum depuis 2009. Elle est également l’auteure d’un ouvrage paru chez Perrin intitulé Lettres de la Wehrmacht (2014). L’ouvrage qui nous intéresse plus particulièrement aujourd’hui, Les champs de la Shoah, a paru en janvier 2020 aux éditions Passés Composés (480 pages, 24€) qui n’en finissent pas de proposer des livres de très grandes qualités. Saluons au passage les nombreuses cartes disponibles au début de chaque chapitre.

Place à l’entretien à présent. C’est donc une grande première pour le blog et pour moi, Marie Moutier-Bitan a accepté de répondre à quelques questions à propos de sa démarche et de son ouvrage. Je l’en remercie chaleureusement.

 

L’entretien

 

Bonjour Marie Moutier-Bitan. Tout d’abord bravo pour cet ouvrage passionnant et merci à vous d’avoir accepté de répondre à quelques questions pour mon blog.
Une des choses qui m’a le plus frappé lors de la lecture de votre livre est cette volonté, ce besoin comme un crédo d’ancrer votre narration dans un quotidien le plus précis possible. Par votre écriture, un point fort aussi du livre, vous faites appel aux sens du lecteur. On entend le bruit des coups de feu, les supplications des victimes, les rires des bourreaux qui festoient après, parfois pendant, la fusillade. On voit les fosses, les ravins. On sent le sol gelé d’un champ. Tout cela de manière très sobre bien évidemment.
Cette démarche d’emporter le lecteur et de le mettre au plus près des faits était-elle fondamentale pour vous ?

Plus de deux millions de Juifs ont été exterminés dans les territoires soviétiques occupés, et la majorité d’entre eux ont été fusillés au bord de fosses. Les bourreaux allemands se déplaçaient jusque dans les villes et villages où habitaient les Juifs et les tuaient dans les champs environnants, dans le cimetière juif, dans les potagers, sur la place du marché : la Shoah à l’Est s’est inscrite dans un espace familier pour les victimes, sous les yeux de leurs voisins. De plus, l’organisation et la configuration des fusillades impliquaient qu’il n’y avait aucune distance entre tireur et victime : le bourreau empoignait sa victime, lui donnait des ordres. Depuis le début de mes recherches, il y a dix ans, ma démarche était
d’étudier la Shoah à l’Est à l’échelle la plus basse, celle de l’homme. J’ai voulu rendre, à travers la narration adoptée dans l’ouvrage, ce qu’a véritablement été le procédé exterminateur dans ces campagnes : des massacres où l’humain était profondément impliqué. Alta P., une jeune femme juive de l’ouest de la Biélorussie, fut conduite sur le site de l’exécution avec toute sa famille, un jour de mars 1942. Le chariot qui les amenait appartenait à un paysan des environs. Autour de la fosse, elle reconnut les visages de ses anciens voisins : certains étaient devenus policiers et participaient au massacre en tant que tireurs, d’autres, simples civils, s’étaient approchés pour tenter de saisir des vêtements – les victimes devaient se déshabiller avant la fusillade. L’ivresse des bourreaux et le chaos régnant favorisèrent la fuite d’Alta P. Faute d’appui local, elle n’eut pas d’autre alternative que de trouver refuge dans le ghetto voisin. Après la guerre, elle était en mesure de nommer chacun des tireurs, qu’elle connaissait personnellement.
Il était également fondamental d’aller au-delà du nombre de victimes juives, mais de leur rendre un nom et une histoire. Je ne souhaitais pas écrire un livre où seuls les noms des bourreaux apparaîtraient. Il s’agissait aussi de partager leur expérience : comment ils se retrouvèrent, du jour au lendemain, sans emploi, sans autorisation d’acheter de la nourriture, comment ils furent déchus de tous leurs droits et soumis à la violence des occupants et d’une partie de leurs voisins, comment, en l’espace de quelques semaines, leur village devint leur tombeau. Aujourd’hui, nombre de ces victimes gisent au fond de fosses communes dans la campagne post-soviétique, dans l’anonymat le plus total. Quand il y a des mémoriaux signalant l’endroit, leurs noms ne sont pas inscrits. Les traces de la vie juive avant-guerre ont été englouties dans la ruralité. Un monde entier s’est effondré en trois ans d’occupation allemande et l’écriture est un moyen de nous en faire parvenir l’écho.

 

Pour nous faire parvenir cet écho et vous mettre à cette échelle, celle de l’homme, vous vous êtes rendu à de nombreuses reprises sur place, c’est à dire dans les anciens territoires soviétiques occupés par l’Allemagne nazie. Comment avez-vous procédé pour recueillir les témoignages de survivants ou de témoins ?

J’ai travaillé pendant plus de 10 ans au sein de l’association Yahad – In Unum, présidée par le Père Patrick Desbois. Notre mission était de recueillir les témoignages de voisins – ukrainiens, biélorusses, russes, moldaves, etc. – et de survivants juifs dans ces territoires de l’Est, et de repérer les sites d’exécution. Plus de 7000 personnes ont été ainsi interviewées et 2900 sites de fusillade répertoriés. Nous nous rendions en petite équipe dans un village et nous cherchions les personnes âgées en faisant du porte à porte. Dans l’ensemble, nous avons eu un accueil chaleureux. Je me souviens de grands-mères biélorusses qui refusaient que nous partions avant d’avoir bu le thé et emporté un panier rempli de pommes ! Beaucoup comprenaient l’importance du témoignage. Les dernières traces des Juifs du village se trouvent dans la mémoire de leurs voisins. Grâce à eux, nous avons pu reconstituer la vie avant-guerre de colonies juives en Ukraine centrale ou dans de petits villages lituaniens. Ces rencontres étaient extrêmement fortes. Se rendre sur ces lieux de la Shoah, au bord des ravins, à travers les champs, dans les forêts, était nécessaire pour comprendre la topographie du crime et le mécanisme génocidaire mis en place à l’échelle d’un village. L’un des lieux qui m’a le plus frappé est
l’ancien cimetière juif de Dolyna, dans l’ouest de l’Ukraine, où se déroulèrent les fusillades. Le lieu se trouve à flanc de colline, avec une vue magnifique sur les Carpates naissantes. L’horreur et la beauté se côtoyaient.

 

Et pour ce qui est des bourreaux, des exécutant à quelque degré que ce soit, vos sources furent essentiellement les archives, les lettres de soldats ? Ou bien là aussi avez-vous pu rencontrer directement des personnes ?

Lorsque j’ai commencé mes recherches il y a dix ans, il était trop tard pour interroger les bourreaux. J’ai puisé dans les dépositions des dossiers préparatoires aux procès d’après-guerre menés contre les nazis en RFA. Je me suis aussi appuyée sur des journaux intimes de civils ou militaires allemands envoyés à l’Est, ainsi que sur un important fonds de correspondances de soldats de la Wehrmacht, rassemblé au Musée de la Communication de Berlin. J’ai particulièrement été intriguée par ces Allemands qui n’étaient officiellement pas directement impliqués dans les massacres mais qui poussèrent la curiosité jusqu’à se rendre sur les lieux des fusillades, et parfois même les photographier.

 

Les massacres commencèrent dès le déclenchement de l’opération Barbarossa en juin 1941. Vous expliquez très bien comment les crimes ont évolués avec, dans un premier temps les fusillades des hommes puis, assez rapidement, l’incorporation des femmes et des enfants dans ces fusillades. Avant de lire votre ouvrage, je voyais cette « shoah par balle » comme un massacre anarchique, chaotique, je veux dire sans véritable organisation. Il s’avère que cela fut tout autre. Est-ce que cela fut planifié ? L’opération Barbarossa et l’assassinat des juifs de l’est furent intimement liés ?

La guerre et l’extermination des Juifs soviétiques étaient liées dans le sens où l’idéologie nazie avait désigné aux combattants allemands un ennemi : le judéo-bolchevisme. L’assassinat des Juifs de l’Est participait de la guerre d’anéantissement menée contre l’Union soviétique. Les fusillades reposaient sur une organisation minutieuse, du creusement de la fosse jusqu’à la distribution des biens des victimes. Les tâches de chacun étaient bien définies. Néanmoins, dans la réalité, le chaos régnait sur les sites d’exécution, tant d’éléments pouvant enrayer le processus d’exécution : la réaction des victimes, l’état d’ébriété des tireurs, la météo… Les hommes des Einsatzgruppen surent faire preuve d’une grande capacité d’adaptation aux conditions locales.

 

Je l’évoquais en introduction, vous n’employez jamais l’expression de « Shoah par balles », pourtant très répandue, dans votre ouvrage. Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

Je pense qu’il est plus juste de parler de Shoah sur un territoire donné plutôt que de différencier les méthodes de tuerie. Il y eut des fusillades de Juifs en Pologne occupée, y compris autour des centres de mise à mort, et dans certaines zones d’Union soviétique les Juifs périrent asphyxiés dans des camions à gaz. L’expression « Shoah par balles » est avant tout médiatique, et ne rend pas tout à fait compte de la réalité historique.

 

Pour terminer et sortir un peu du sujet, j’aimerais à présent m’intéresser à la lectrice qui se cache derrière l’auteure et l’historienne. Avez-vous du temps pour lire ? Qu’aimez-vous lire ?

Lire est un des piliers de ma vie ! La littérature console de beaucoup de maux… Mon compagnon est Marcel Proust et sa Recherche. J’aime aussi les écrivains américains (surtout John Fante, William Faulkner, Philip Roth, Paul Auster). Côté littérature yiddish, j’ai dévoré toute l’œuvre d’Isaac Bashevis Singer.

 

Merci beaucoup Marie Moutier-Bitan d’avoir répondu à mes questions. J’espère qu’elles auront donné envie aux lecteurs d’aller plus loin dans la connaissance de ce sujet en lisant votre ouvrage. Quels sont vos projets désormais ?

Je finis ma thèse de doctorat portant sur les pogroms de juillet 1941 en Galicie orientale. Il reste encore de nombreux sujets inexplorés concernant la Shoah en Union soviétique, un vaste champ d’étude qui devrait m’occuper pour quelques décennies encore ! J’ai également de beaux projets en cours avec la maison d’édition Passés composés… A suivre !

 

Au moment de terminer cet article, je tiens à remercier une dernière fois Marie Moutier-Bitan d’avoir pris le temps de répondre à mes questions et, d’une certaine manière, de m’avoir permis de vivre mon attrait pour l’histoire autrement grâce à cet échange.

À bientôt pour un nouvel entretien je l’espère.

Belles lectures,

Thomas.

©Passés Composés pour les photos

 

4 commentaires sur “Les champs de la Shoah. L’extermination des Juifs en Union soviétique occupée. 1941-1944. Entretien avec Marie Moutier-Bitan.

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