De Wagner à Hitler. Portrait en miroir d’une histoire allemande, entretien avec Fanny Chassain-Pichon.

De l’histoire à nouveau sur le blog et, une fois n’est pas coutume, toujours aux éditions Passés Composés qui ne cesse de proposer des ouvrages très intéressants. Après une très brève présentation de ce livre et de son auteure, je laisserai la parole à cette dernière pour nous parler plus précisément encore de son sujet ainsi que de sa démarche. Je l’en remercie chaleureusement.

Cet ouvrage est donc sorti le 2 juin dernier. Il nous propose, durant 300 pages environ, des biographies parallèles de Wagner et d’Hitler. Parallèles ? Croisées serait un terme plus juste pour définir ces deux parcours aux nombreuses similitudes. On voit en effet des mécanismes se reproduire dans les vies de Richard Wagner et d’Adolphe Hitler, à des moments clé de leurs vies. Qui conduisirent le premier vers la production artistique que nous connaissons ainsi que, moins connue, vers la production d’un nombre important d’ouvrages antisémites ; et le second, Adolphe Hitler, qui ne cessa sa vie durant de lui vouer une passion sans bornes.

Dans un style clair et limpide, agréable à lire disons-le, Fanny Chassain-Pichon parvient ainsi à cerner de manière très claire la place du compositeur dans la pensée nazie. À propos de Richard Wagner, je connaissais peu de choses et ce livre fut l’occasion pour moi, de manière à la fois brève et complète, d’apprendre énormément sur sa vie autant que sur son œuvre.

Fanny Chassain-Pichon est docteure en histoire contemporaine de Paris IV Sorbonne. Elle a travaillé au Mémorial de la Shoah avant de rejoindre l’association Yahad – In Unum en tant que chercheuse, puis l’université Paris Sciences et Lettres. Elle est actuellement responsable éditoriale du programme Game – In Lab de l’Innovation Factory.

Place à l’entretien.

Bonjour Fanny Chassain-Pichon. Tout d’abord félicitation pour votre livre et merci d’avoir accepté de répondre à quelques-unes de mes questions à propos de celui-ci. Ma première question, un petit peu naïve, est la suivante : comment en êtes-vous venue à traiter ce sujet ? Pouvez-vous nous présenter le parcours qui vous a conduit vers celui-ci ?

Bonjour Thomas et merci de m’avoir proposé cette interview pour les lecteurs de votre beau blog. Ce fut un assez long cheminement pour arriver à ce sujet. J’ai étudié l’allemand à l’université d’Orléans puis de Leipzig jusqu’à l’obtention de ma maîtrise. A cette époque, je voulais absolument réaliser mon mémoire de maîtrise avec un Professeur de littérature allemande de renom, Madame Lydia Andrea Hartl, qui était venue de Munich pour un an, enseigner à Orléans. Cette dernière m’a demandé de travailler sur le sujet suivant : « la rhétorique auto-descriptive d’Hitler dans Mein Kampf ». Le mémoire devait être rédigé en allemand ce qui ne rendait pas la tâche plus facile ! Très vite, je me suis plongée dans la lecture de Mein Kampf, une fois, deux fois…. Je ne voyais pas bien ce que je devais faire et c’est là que le Professeur Hartl m’a conseillé de me concentrer, en premier lieu, sur les racines intellectuelles ayant pu influencer Hitler et le pousser à écrire ce livre. Wagner est apparu, ses héritiers aussi, et le sujet depuis lors, me fascina. J’ai ensuite rejoint l’université de Paris IV Sorbonne en histoire contemporaine, en DEA et en doctorat, consacrant mes recherches au sujet suivant : « De Wagner à Hitler, un exemple du Sonderweg de l’histoire allemande » sous la direction des Professeurs Jean-Paul Bled et Edouard Husson.

Vous dites dès votre introduction ne pas avoir eu accès aux archives que vous souhaitiez lire à Bayreuth durant la rédaction de votre thèse de doctorat. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cet épisode ?

En effet, durant mon doctorat, j’avais besoin d’accéder à des archives ayant trait à la nouvelle mise de scène de Parsifal en 1934, la fameuse mise en scène souhaitée par Hitler et demandée à Winifred Wagner en 1933. Quand je suis arrivée à Bayreuth, aux RWA très exactement, le directeur des archives Sven Friedrich m’a dit de but en blanc qu’il n’existait aucune archive mais seulement quelques coupures de presse. Quand j’ai insisté, il m’a très vite fait comprendre que mon sujet de recherche était « gênant et plus d’actualité pour la famille Wagner en particulier Wolfgang, directeur alors du Festival de Bayreuth ». S’il s’est montré charmant, il ne m’a pas laissé voir grand-chose et ma semaine de recherches s’est soldée par deux courtes journées passées à feuilleter de vieux articles du Völkischer Beobachter que j’aurai pu consulter depuis Paris. En le quittant, quand je lui demandais quel héritier Wagner serait prêt à me parler, il me dit que Wolfgang Wagner avait bien reçu mes lettres lui demandant un entretien, mais n’était pas intéressé car vieillissant et me déconseillait fortement d’aller « trouver Gottfried, son fils », ce que je fis évidemment aussi vite ! Ce dernier m’a reçu à deux reprises chez lui en Italie, m’a ouvert les portes de sa maison et de ses archives privées. Grâce à lui, j’ai appris notamment qu’il existait une correspondance de plus de 280 lettres entre Hitler et Winifred Wagner. Ce corpus est précieusement conservé chez Amélie Lafferentz, fille de Verena Wagner – 4eme enfant du couple Wagner. Amélie Lafferentz n’a jamais voulu donner ses lettres pour la recherche. Très frustrant et dommage.

Pourquoi le texte édifiant du Judaïsme dans la Musique de Wagner est-il selon vous, aussi peu connu du grand public ?

Jusqu’en 1990, les historiens n’ont pas réellement traité du côté antisémite de Wagner. Beaucoup encore aujourd’hui, ne souhaitent pas séparer l’homme de son œuvre, je fais allusion aux wagnériens pur souche dont la communauté est d’ailleurs très importante en France. De ce fait, ce texte est assez mal connu tout comme les œuvres en prose de Wagner. On préfère en général se souvenir du génie musical du Maître de Bayreuth et de ses opéras dont on ne peut pas nier la beauté même si certains mériteraient discussion comme j’ai essayé de le faire notamment à travers Parsifal dans mon livre. Des opéras comme Lohengrin ou Rienzi revêtent en effet un caractère esthétique pour sûr, mais aussi politique mais de cela, les wagnériens ne veulent pas entendre parler pour ne pas ternir le génie musical et ne garder uniquement que le meilleur de Wagner.

A votre avis, Hitler est-il davantage passionné par les opéras wagnériens ou par les idées politiques du Maître de Bayreuth ?

Question intéressante. C’est en fait un tout. Si au départ, c’est bien les opéras et donc la musique associée à l’esthétique théâtrale qui fascinent Hitler – comme il le rapporte dans Mein Kampf – en racontant l’épisode Lohengrin vu à douze ans accompagné de son père, il va assez rapidement – une fois jeune homme -, s’intéresser aux textes en prose du Maître de Bayreuth. Pourquoi ? Simplement car Hitler aime Wagner dans son ensemble, pour tout ce qu’il est, un artiste-politique par excellence.

Qu’y a l’il donc dans Parsifal qui a tant passionné Hitler pour qu’il veuille en retoucher la mise en scène pour l’édition du Festival de Bayreuth en 1934 ?

Parsifal est clairement l’opéra qui a occupé le plus Wagner : C’est vers 1840 que Wagner découvre la légende du Graal, mais la première mise en scène de Parsifal n’aura lieu qu’en 1882. Comme bien souvent chez Wagner, la genèse de l’opéra s’étale sur des décennies. Le projet débute véritablement en 1857, le jour du Vendredi-Saint. Absorbé dans la contemplation des miroitements à la surface du lac de Zurich, Wagner reçoit « le choc décisif », (…) « Baigné par cette atmosphère, je me dis brusquement que nous étions Vendredi-Saint et me rappelai l’importance que prend cette exhortation dans le Parzival de Wolfram… ». Pourtant, il attend car il a d’autres opéras en parallèle à concevoir comme Siegfried et Tristan. Ce n’est qu’en 1877 que le travail s’intensifie réellement. Le livret est écrit en à peine trois mois et l’orchestration suit en 1880. La première a lieu le 26 juillet 1882 à l’occasion de la deuxième édition du Festival de Bayreuth. Six mois plus tard, Wagner est emporté par une crise cardiaque à Venise. Dans le journal intime de son épouse Cosima, on voit que durant la conception de Parsifal, et cela est assez rare pour le souligner, Wagner sera tous les jours heureux, il n’oscillera pas dans ses humeurs qui le caractérisent trop souvent. Forcément, Hitler connait tout cela, la longue gestation de Parsifal, la « dernière carte » de Wagner comme celui-ci l’appelait, et en 1933, alors qu’il est chancelier du Reich, il demande effectivement à Winifred Wagner et à Heinz Tietjen, une mise en scène remise au goût du jour, comme pour coller davantage à son règne personnel et à l’époque nazie.

Hitler était un ami des héritiers Wagner, en particulier de Winifred, l’épouse de Siegfried fils de Richard. Avait-il également de bons rapports avec les enfants du couple Wagner ? Y a t’il chez les descendants Wagner des membres de la famille qui s’opposèrent au contraire au nazisme ?

C’est surtout après la mort de Siegfried en 1930 qu’Adolf Hitler fréquenta assidûment Winifred et ses enfants. Il était surnommé affectueusement « Oncle Wolf » par les enfants du couple : Wieland, Wolfgang, Friedelind et Verena.

Wieland était le favori d’Hitler. Directeur du Festival à la suite de sa mère, il fera tout pour « laver » le Festival après la guerre avec le « Nouveau Bayreuth » et ce dès 1951 de la proximité avec Hitler. Pourtant, il était membre du parti NSDAP et travailla tout de même au KZ de Flössenburg, placé là par Hitler, pour travailler à des projets techniques secrets.

Wolfgang, le second fils de Siegfried et Winifred, prendra à son tour la direction du Festival durant de longues années. En 1976, à la suite des déclarations de sa mère au cinéaste Hans-Jürgen Syberberg qui réalisa un film pour les 100 ans du Festival, film durant lequel Winifred déclara quand son interlocuteur lui demanda ce qu’elle ferait si Adolf Hitler était sur le pas de la porte : « Je l’accueillerais comme l’ami qu’il a toujours été à la maison », Wolfgang interdit à sa mère de venir au Festival, toujours dans le but de « dénazifier » le Festival.

Verena, décédée récemment, la plus jeune des enfants Wagner, ne s’est jamais vraiment prononcée sur Hitler et on ne sait donc pas grand-chose de ce qu’elle en pensait ce qui est bien l’inverse de sa sœur ainée Friedelind, émigrée aux USA et qui fut considérée comme « le mouton noir » de la famille comme elle l’écrivit dans son autobiographie Nuit sur Bayreuth. A l’instar de Gottfried Wagner plus tard, elle fut la seule à critiquer les relations entre sa mère et Hitler, à ceci près que contrairement à Gottfried, elle chercha à protéger un père qu’elle adorait. Gottfried n’est pas aussi tendre avec Siegfried même s’il est d’accord pour dire que sa grand-mère Winifred était bien plus radicale que ce dernier.

En plus de votre travail d’historienne, quelles sont vos lectures, qu’aimez-vous lire ?

Je suis une inconditionnelle de romans ! Mon auteur favori est Joël Dicker, je suis une vraie admiratrice de son travail. Je lis aussi beaucoup de romans policiers nordiques. Mes auteurs de prédilection sont Camilla Läckberg et Viveca Sten. L’œuvre du britannique MJ Alridge, polar toujours, me plait aussi beaucoup. J’ai aimé dans un autre genre l’amie prodigieuse d’Elena Ferrante, le Gang des rêves de Luca di Fulvio mais mon roman favori reste l’Attrape cœurs de J.D Salinger, ouvrage relu chaque année depuis mes 14 ans. Enfin, j’avoue avoir un faible pour un petit livre religieux et orthodoxe, très simple d’accès pour tout un chacun et que je lis par périodes : les Récits d’un pèlerin russe.

J’ai aussi toujours énormément de plaisir à relire toute l’œuvre de Sylvain Tesson, formidable écrivain-géographe. Côté histoire, j’aime lire des ouvrages consacrés à la Russie qui est un autre sujet de prédilection.

Votre plume est très agréable je dois le dire, est-ce que, pour vous, l’historien est un écrivain à part entière ?

Oui bien entendu. Cependant, il est d’un autre genre que le romancier dans le sens où l’imagination, la subjectivité et la prise de position n’ont pas lieu d’être en histoire.

Merci Fanny Chassain-Pichon pour vos réponses qui, je l’espère, auront donné envie de lire votre ouvrage. Quels sont vos projets désormais ?

Je vous remercie également !

L’élaboration de mon prochain livre est actuellement en cours de réflexion. Je vous en dirai davantage dans quelques mois. Un indice toutefois : la période historique traitée sera le nazisme.

Au moment de clore cet article, je tiens à remercier une dernière fois Fanny Chassain-Pichon pour sa disponibilité et sa gentillesse.

À bientôt pour un nouvel entretien sur le blog,

Belles lectures,

Thomas.

2 commentaires sur “De Wagner à Hitler. Portrait en miroir d’une histoire allemande, entretien avec Fanny Chassain-Pichon.

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  1. Un entretien passionnant. Cela fait trois mois que je me dis que je vais lire cet ouvrage et je ne me le suis pas encore procuré. Je vais finir par interpeller le Père Noël, sait-on jamais…

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