Les douze morts de Napoléon, quelques questions à David Chanteranne.

Lorsque j’ai commencé à aimer lire des ouvrages historiques, c’est à dire au sortir du Lycée, la figure de Napoléon m’a rapidement fascinée. Ainsi j’ai très vite dévoré tout ce qui me passait sous la main à son propos. De manière générale je suis passionné par les destins hors normes, par la manière dont un être parvient à bouleverser l’histoire, ou du moins une période. Napoléon, Jules César, Cortès ou Sitting Bull sont autant d’hommes illustres (on notera une thématique guerrière prononcée dans mes choix…) qui me font me poser cette éternelle question : est-ce que c’est l’histoire fait les hommes, ou est-ce que ce sont les hommes qui font l’histoire ?

L’ouvrage dont je vais vous parler à présent ajoute forcément pour moi au mythe de Napoléon. Paru aux Éditions Passés Composés le 6 janvier 2021 (256 pages, 21e), le livre propose de revenir sur douze moments marquants dans la vie de Napoléon Bonaparte lors desquels sa fin fut terriblement proche. De l’attentat de la rue Saint-Nicaise le 24 décembre 1800 au sauvetage par ses soldats de la garde lors de l’ultime Bataille de Waterloo en 1815, ou encore de la balle perdue reçue lors de la bataille de Ratisbonne, autant de moments clés où le vainqueur d’Austerlitz s’est montré immortel.

Historien, historien de l’art, rédacteur en chef de Napoléon 1er. Revue du Souvenir napoléonien, attaché de conservation du musée Napoléon de Brienne-le-Château, David Chanteranne est l’auteur de plusieurs ouvrages remarqués sur le Premier Empire et Napoléon.

Ce livre n’est pas une succession de descriptions d’évènements. Dans une construction originale, David Chanteranne propose en effet des allers-retours entre les lieux dédits évènements, avec évidemment une contextualisation nécessaire et un certain souffle pour les décrire, et l’exil à Sainte-Hélène. D’une manière très concise, l’historien raconte les grandes lignes de ce que fut l’exil. Le parallèle est ainsi saisissant entre l’immobilité de cet exil et le souffle des batailles et des moments de tensions décrits en parallèle. Exil à la fin duquel Napoléon devint réellement immortel.

Comme je le disais précédemment, ce livre n’a pas fait diminuer ma fascination pour l’empereur. Fascination qui n’a rien à voir avec adulation, que l’on soit clairs. Je ne l’ai pas dit mais ce livre peut d’ailleurs être une très bonne entrée en matière pour quiconque souhaiterait lire à son propos. De manière très condensée certes, il permet d’embrasser l’ensemble de la vie de Napoléon Bonaparte. Mais assez parlé, passons à l’entretien !

Bonjour David Chanteranne, tout d’abord merci d’avoir accepté de répondre à quelques questions pour mon blog, ensuite félicitations pour votre dernier ouvrage. Avant d’aborder directement le sujet des Douze morts de Napoléon, une première question, naïve peut-être. Nous commémorerons cette année le bicentenaire de sa mort, comment expliquez-vous l’engouement que suscite toujours la figure de Napoléon pour le public ?

Si le souvenir de Napoléon est si important dans la société française, c’est évidemment par l’héritage qu’il nous a légué. Ses deux cents réformes et créations, véritables « masses de granit », continuent de réguler notre quotidien. Souvenons-nous : préfets, lycées, banque de France, Légion d’honneur, cadastre, prud’hommes, Code civil mais aussi numérotation des rues, premiers égouts, circulation des véhicules à droite, sans oublier la liberté religieuse et l’établissement des mêmes droits et devoirs pour tous ! Qui peut omettre ce legs capital ? La liste serait trop longue à établir mais il est indiscutable que cette période a profondément marqué la France et l’Europe. Enfin, comme peu d’autres personnages de l’histoire, malgré une ambition dévorante et des erreurs majeures, il demeure – et de loin – le plus passionnant de tous et surtout celui qui s’est fait seul, a gravi tous les échelons de la société et est parvenu à éterniser sa silhouette, avec un bicorne, une mèche de cheveu et la main dans le gilet. Cela fait beaucoup pour un seul homme, non ?

Les moments lors desquels Napoléon frôle la mort ont-ils été tenu secrets ou, au contraire, ont-ils été utilisés pour glorifier sa personne ? Je pense notamment dans le domaine des arts et des représentations picturales ? Je rappelle que vous êtes aussi historien de l’art.

Oui et c’est pour cette raison que ces différents épisodes ont été rappelés dans ce livre, Les douze morts de Napoléon (Passés composés). Napoléon a parfois voulu mettre en valeur, à travers les tableaux et les gravures, certaines de ses actions héroïques comme en Italie, en Égypte, en Autriche ou en Russie, mais il aussi voulu minimiser les attentats ou les coups d’État contre lui pour ne pas instiller le doute dans les consciences. D’une certaine manière, il a cherché à cacher ce qui pouvait déstabiliser l’unité nationale et n’a pas souhaité raviver les éléments de rupture dans la société. Il affirmait par exemple : « Ni bonnet rouge, ni talon rouge, je suis national. » Cela signifie qu’il ne se présentait pas du parti jacobin contre les anciens aristocrates mais qu’il souhaitait au contraire établir les bases d’une concorde générale.

Est-ce que certains de ces événements ont pu avoir une incidence directe sur les orientations politiques ou stratégiques de Napoléon ? En quoi ces expériences de mort ont-elles influencé l’homme ?

Elles ont eu des conséquences à différentes reprises. D’un point de vue personnel, Napoléon a cherché à survivre malgré toutes les difficultés et au cours des différentes campagnes militaires. Mais,  a contrario, il a ensuite cherché à se suicider à Fontainebleau lorsque tout espoir était vain. L’affaire des « stylets » en brumaire, donc en 1799, lui avait déjà apporté la preuve que le sort de la République pouvait être remis en cause à tout moment. Il lui fallait donc penser à la pérennité du pouvoir au détriment des soubresauts parlementaires ou des attaques extérieures. Plus largement, l’attaque à la charrette piégée en 1800, le coup de feu qui le blesse à Ratisbonne en 1809 et la tentative d’assassinat par l’étudiant saxon Staps la même année, confirment que l’Empire doit se trouver un héritier. Napoléon divorce donc d’avec Joséphine pour épouser l’archiduchesse Marie-Louise afin d’avoir un fils légitime. Sans avoir frôlé la mort il n’aurait sans doute pas pensé de la même manière.

La structure de votre ouvrage en rend la lecture très vivante. Entre l’immobilité et l’inéluctabilité de sa fin à Sainte-Hélène et les instants où la mort est si proche, de Paris à Jaffa, ou d’Ajaccio à Waterloo, qu’avez-vous cherché par ces allers-retours saisissants ?

En procédant de la sorte, et en passant d’une narration continue qui mène le lecteur de 1815 à 1821 (donc entre le départ de France et la mort à Sainte-Hélène) et ces retours sur les épisodes passés, j’ai cherché à inviter le lecteur à relire ces événements passés comme un éclairage du caractère de Napoléon. Lorsque celui-ci se trouve en exil et qu’il sait sa fin proche, sa volonté est de dicter non seulement ses mémoires, mais surtout de gagner la dernière bataille qu’il mène contre les Britanniques et les monarchies européennes coalisées : celle de la légende.

Merci beaucoup David Chanteranne pour vos réponses qui donneront, je l’espère, envie aux lecteurs de découvrir votre livre. Une dernière peut-être pour nous intéresser au lecteur après l’historien. Avez-vous du temps pour des lectures qui sortent de votre registre professionnel disons ? Qu’aimez-vous lire ?

Je passe des grands romans ou recueils de poésie du XIXe siècle à des essais politiques actuels, des livres d’art ou catalogues d’expositions à des magazines de musique, sport ou cinéma. C’est donc très éclectique et cela me permet non seulement de m’évader mais aussi de mieux comprendre notre société. L’historien ne doit évidemment jamais se contenter d’étudier le passé, il lui faut aussi se soucier de la période dans laquelle il vit et des débats qui animent ses contemporains.

J’espère que cet échange vous aura donné envie de découvrir ces douze moments où la mort a frôlé Napoléon, je remercie à nouveau chaleureusement David Chanteranne pour sa disponibilité et sa bienveillance.

Belles lectures,

Thomas.

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