Les Jardins statuaires, Jacques Abeille.

« Je vis de grands champs d’hiver couverts d’oiseaux morts. Leurs ailes raidies traçaient à l’infini d’indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit. J’étais entré dans la province des jardins statuaires. »

Il est des chroniques pour lesquelles on peine à trouver les mots et les phrases pour exprimer la grandeur et la singularité d’un texte. Ce fut le cas personnellement à propos de ce livre, Les Jardins statuaires, de Jacques Abeille (Folio SF, 576 pages). J’ai voulu vous parler de ce livre dès la fin de ma lecture. Impossible. Impossible de renouer avec l’histoire, l’impression que je ne pourrai pas transmettre dignement l’impression que me fit ce livre. J’étais encore envouté par ce texte, dans une sorte de torpeur mêlée de mélancolie qui bloquait totalement mon passage à l’écrit. Plusieurs mois après, je décide donc de reprendre mon clavier en acceptant le fait que je devais écrire cette chronique autrement, peut-être de manière plus détachée, en abandonnant l’idée que je devais à tout pris tout livrer à propos de cette formidable expérience de lecture.

Et quelle expérience de lecture et quelle étrangeté que ce voyage dans les jardins statuaires. C’est en furetant du côté du site internet des éditions Le Tripode, dans l’onglet « Dix livres » que je suis tombé, par hasard, sur cet étrange ouvrage. Récit d’aventure, de voyage empli d’onirisme, conte philosophique, utopie empreinte de poésie, étude ethnographique, réflexion sur l’altérité, ce roman est tout cela à la fois. On déambule et découvre aux côtés d’un voyageur-narrateur dont on ne sait rien, les Jardins statuaires, une province des Contrées. La vie dans ces domaines, ceinturés de murailles, est rythmé par la culture des statues par les Jardiniers. En effet, ici les statues d’apparence humaine naissent dans la terre et leur pousse est méticuleusement contrôlée, accompagnée et entretenue par ces derniers. C’est ainsi tout un ensemble de rites, de codes et de coutumes qui découlent de cette culture. Cependant, une fois passé le temps de l’émerveillement par notre narrateur, des questions surgissent qui viennent troubler ce monde apparemment idéal. Quelle place laissée aux femmes dans les vastes domaines des jardins ? Ces dernières semblent bien trop absentes, cachées, et cela ne cesse de pousser le voyageur à remettre en question les rites des Jardins. Et quid des inégalités sociales qu’engendrent le fonctionnement strict des domaines ? Et, enfin, que se passe-t-il hors de ceux-ci ? Le narrateur, et le lecteur avec lui, éprouve vite le besoin d’aller voir cet extérieur fantasmé et terrifiant. Plus loin dans les Contrées, vivraient les Barbares, menaçants, prêt à déferler sur les domaines. C’est là que je trouve ce roman fascinant aussi, dans ce qu’il amène le lecteur à partager le point de vue du narrateur. Comme ce dernier je me suis questionné, j’ai été ébahis par ces statues, mais aussi révolté par certains rites.

« Peut-être ignorez-vous, Monsieur, que dans notre pays on cultive les statues. »

Jacques Abeille nous donne un texte dense, long, sans chapitres, avec très peu de sections. On le lit comme on voyage, comme on se questionne, comme le narrateur explorateur : sans s’arrêter. Autant vous le dire tout de suite, j’ai trouvé l’écriture somptueuse. C’est limpide, raffiné, rythmé et souvent vertigineux. Ce style m’a totalement happé et m’a fait vivre cette histoire à la manière d’un rêve éveillé. Quelques mois après cette lecture, des souvenirs fugaces surgissent. Le rythme d’une phrase, des questionnements du narrateur, une atmosphère de secret aux détours d’une conversation entre celui-ci et un aubergiste des Jardins. Je suis toujours emporté. Le talent de conteur de Jacques Abeille est remarquable, à telle point que j’éprouve une très forte envie de retrouver cette plume et de lire la suite du Cycle des Contrées (disponible en poche), dont voici l’ordre de lecture :

  • Les Jardins Statuaires, Folio SF, 2018
  • Le Veilleur du jour, Folio SF, 2018
  • Un Homme plein de misère (qui regroupe Les Barbares et La Barbarie), Folio SF, 2018
  • Les voyages du fils, Folio SF, 2019

Bien sûr, ce style pousse l’histoire vers l’onirisme, vers une forme de déambulation

Je vous mets en lien un épisode de l’émission Mauvais Genres, de France Culture, qui lui fut consacrée en juin 2019 : L’arpenteur des songes

Belles lectures,

Thomas.

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